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Lune rouge

Images et mots d'un monde superbe et féroce

Tango céleste (nouvelle version)

Publié le 7 Décembre 2017 par Macco Argiolas in Mes contes, Amour, Désir

[Une journée et un bout de nuit passés à faire une version abrégée de cette histoire pour le magazine littéraire en ligne Le bruit qui court. Il fallait 2000 mots maximum. Ils y sont.]
____
 
     Les vieux racontaient que Zéphir était tombé de la lune, car gamin il la fixait longuement en silence. Lorsqu'on le questionnait, il se disait poète. Il aimait se promener seul pour admirer les manifestations de la beauté du monde. De ses balades il rapportait des histoires qui faisaient la joie de son auditoire.
Une nuit bien arrosée qu’il était en quête de beauté, il aperçut une étoile filante. D'autres auraient pu y voir une étoile quelconque. Mais pour lui elle avait quelque chose d’exceptionnel. Un regard pétillant d’ivresse. Sa longue chevelure dessinait derrière elle des flammes au parfum de café parvenant jusqu'à ses narines. Il admira un instant la course astrale. Pour attirer l'attention de la voyageuse il mit de l'or dans ses cheveux noirs. La lumière de la lune s'y réfléchit. Il appela l'étoile. Elle jeta un œil vers lui.
     Alors il réveilla l'enfant qui dormait en lui. Comme il tendait la main pour l'accueillir, l’astre s'y posa en hoquetant. Son contact n'était pas aussi brûlant qu'il aurait cru. Humide. Elle mouilla les tâches d'encre séchées dans sa main de tisseur d'images.
L'étoile était claire et parfumée. Odeur d'amande grillée. Il observait cette flamme saoule danser dans l'eau colorée de sa paume. Comme elle semblait muette et qu'il voulait l'appeler par un nom, il la nomma Braise. Elle répondit par un hoquet et un sourire.
     Les lèvres alcoolisées de l'étoile sentaient la mer. Elles avaient la texture de l’abricot, sa langue un goût d'écume et de miel. Les amants se retrouvèrent plusieurs nuits consécutives. Leurs baisers de nuit blanche réinventaient l'état de conscience qui relie la paix du crépuscule aux picotements de l'aube. Zéphir appela « brasier » ce moment dont il ne connaissait pas de nom dans le langage humain. Il donnait rendez-vous à la belle dans une grotte au milieu des collines de bauxite pour éviter que la lumière du jour ne l'aveuglât.
     Lorsque les mains de l'étoile se promenaient sur le torse du nouvel adolescent, ses doigts laissaient des rails de gouttelettes sur sa peau. Derrière chaque caresse une traînée rouge de petites brûlures indolores. Par moments la chevelure de l'étoile crépitait comme une poignée d'allumettes enflammées. Quand elle le regardait fixement, Zéphir se sentait grisé, au bord du vide.
Il finissait par s’assoupir dans la chevelure, le souffle de l'étoile contre son épaule. Râle de cheminée. Vision des formes du ciel et de la terre sombrant au fond de ces yeux d'ivresse.
 
Doigts de soleil,
Langue de mer,
Ortie au miel...
 
 
 
     Un matin il se réveilla seul. L'étoile n'était plus là. Il se rhabilla et rentra chez lui. Quelques jours plus tard, il vit sur un buisson un oiseau d'une espèce pour lui inconnue. L'oiseau semblait l'épier. Le promeneur trouva en l’animal quelque chose de familier : ce regard pétillant... L'attention de Zéphir fut détournée par une démangeaison dans sa main. Là où elle s’était posée brillait maintenant une lumière bleue.
Pour attirer l'oiseau il mit de l'argent dans ses cheveux d'or. Zéphir s'approcha, mais l'oiseau lança un son strident et fila dans les airs. Le cri avait ressemblé à un mot humain. Il avait reconnu 
« Viens ! ».
     Alors il réveilla l'animal qui dormait en lui. S'élançant à son tour dans le ciel, il se changea en rapace. Il retrouva l'oiseau sur les hauteurs d'un rocher, son souffle et son odeur d'amande grillée. Il lui mordit la nuque, elle gloussa. Lorsqu'elle sentit les pattes de son amant sur son corps, son visage devint celui d'une femme noire auréolé de plumes. L'anatomie du rapace subit une transformation identique. Ils se jetèrent brutalement l'un sur l'autre. Leurs membres se mélangeant, ils devinrent un amas confus de plumes, de chair et de peau, leurs caresses celles de doigts griffus. Zéphir posa son visage pour respirer les jambes lisses de la femme-oiseau. Il fit trembler sa peau d'ébène en la mordillant jusqu'aux chevilles.
     Il savourait à nouveau la piqûre de ces caresses à la frontière de l'eau et du feu. Explorant de sa bouche les courbes de Braise, il y retrouvait des saveurs de crème fraîche et de coriandre. Ils se racontèrent ce qu'ils avaient vu du monde en se frôlant la peau, en se goûtant la chair. En échangeant avec elle il voyait le monde autrement. Leurs plumes et leurs membres humains mêlés jusqu'au sommeil, il la rejoignait plus tard, regardant les derniers reflets lunaires s'éteindre sur le plumage femelle.
     Ensemble ils volèrent sur de grandes distances. Zéphir aimait faire la course avec elle, parfois juste pour le plaisir de la laisser gagner. En chemin le bonheur le rendait distrait. Il ne voyait pas les obstacles, filant droit devant, le nez en l'air.
« Regarde où tu vas ! lançait Braise agacée. Tu rêves trop. Ça va t'attirer des problèmes ! ». Comme réponse il lui souriait niaisement. Absorbé par ses rêveries, il ne vit pas les murs d'une prison. S'écrasant de toute la force de son enthousiasme, il fit une chute vertigineuse et passa pour mort.
 
Lune de feu,
Toucher du ciel,
Fleur de sommeil...
 
 
 
     Zéphir se réveilla sous forme humaine, la sensation d'avoir le corps brisé. L'oiseau noir était parti. Il retrouva quelques plumes, preuve son passage. Il la chercha sur des kilomètres. Rien n'indiquait où elle était allée. Il interrogea les gens sur sa route. Les chasseurs n'avaient rien vu. Pas plus que les paysans, garde-côtes, bergers, pêcheurs, peintres, vagabonds et astronomes. Il pensa qu'il ne la reverrait pas. Peut-être qu'elle l'avait cru mort ou qu'elle s'était lassée de sa légèreté.
     Il découvrit un campement de Gitans où on le conduisit à une vieille qui l'appela « Maître Oiseau ».
« - Pourquoi vous m’appelez Oiseau ?
- Parce que je vois loin, répondit la vieille.
- J'ai perdu une étoile que je suivais dans le ciel. Vous pourriez m'aider à la retrouver ?
- Le meilleur chemin pour retrouver une femme est celui du cœur.
Zéphir se froissa de ce ton direct :
- Qui te parle de femme ? Je t'ai parlé d'étoile.
- C'est la même chose. Montre-moi tes mains, cueilleur d'étoile. »
Il obéit et la vieille sursauta. La main de l'étoile scintillait. Il leva spontanément les yeux au ciel et la vieille aussi. Au-dessus de leurs têtes la lune grimaçait. Zéphir reconnut les yeux d'ivresse et mit du cuivre dans ses cheveux d'argent.
La lune devint brasier ardent. Elle zébra le ciel d'un trait, bondissant dans l'infini.
     Alors il réveilla l'élément qui dormait en lui. Se changeant en courant d'air, il plongea dans les veines de la terre, nageant plusieurs jours jusqu'à un pays constamment chaud et humide.
Braise attendait couchée dans le lit d'une rivière. La lueur dorée de sa nudité tamisait l’éclat du décor. Curieuses, les créatures des environs s'étaient déplacées nombreuses pour connaître l'origine de cette lumière. Depuis les profondeurs de la rivière, des rochers et des arbres, elles donnaient un concert silencieux de regards fixes contemplant la femme-lune.
Zéphir s'enroula autour du cou de Braise, la faisant frissonner. Il souleva sa chevelure, se faufilant dans sa nuque. Tout en l'embrassant il serra les doigts autour de son cou, faisant apparaître ses mains et sa bouche d'homme. Le sourire de Braise l'encourageait.
« - Je serais tenté de t'attacher pour ne plus te perdre. Mais j'aime trop l’idée que tu puisses t'envoler pour me retrouver plus tard. »
     Il étira sa chevelure, massa les épaules dorées, glissant entre ses seins, s'attardant sur son ventre et sifflant entre ses jambes. Braise gémissait.
Elle posa ses talons contre un rocher humide, écartant les cuisses pour s'abandonner. Zéphir serpenta dans son dos, l’électrisant du mélange d'eau et d'air. Soufflant sur chaque goutte de son épiderme, il l’embrasait. Il y mit une pointe de cruauté, effleurant ses lèvres jusqu'à la rendre fiévreuse. Enfin, il pénétra sa bouche.
Il la souleva de terre en tournoyant dans son corps. Le seul contact que Braise gardait avec le sol était la pointe de ses pieds frôlant les rochers. Elle se sentait partir, lançant des plaintes.
« - Sens-moi, Braise ! Je suis le vent !
Traversée de part en part, elle était délicieusement possédée. Ses bouches du haut et du bas et tous les pores de sa peau, les membres écartelés, ne sachant plus si elle se remplissait ou se vidait.
     De son sexe montaient des effluves de gingembre et de musc. Mais non, elle voulait le sentir de chair et de sang :
- Prends-moi comme un homme ! »
Ses mains apparurent d'abord. Il agrippa les cheveux de l'étoile sous la tension qui traversait leurs corps flottant dans l'air. Puis son visage, tout près. Un vacarme de tempête rugissait. Elle saisit la bouche de son amant entre ses lèvres. Le reste de son corps se matérialisa dans le déchaînement des éléments. Les eaux de la rivière éclatèrent et le vent les hissa dans une tornade, soudés l'un à l'autre.
Braise jouit longtemps. Zéphir poussa un cri. Ses yeux s'allumèrent. Elle s'y cramponna.
La vue de l'homme-vent s'éteignit progressivement à mesure qu'ils se rapprochaient de la terre. Quand ils se posèrent sur le sol, ils s’endormirent épuisés. Zéphir gisait entre les jambes dorées, enivré par l’odeur de son sexe.
 
Ruisseau de sel,
Bouche de vent,
Regard de soie...
 
 
 
     Quand le poète ouvrit les yeux, l'étoile brillait encore dans le ciel. Nu comme un ver, il chercha des vêtements de fortune, puis rentra chez lui. Où il qu’il se trouvât, il la voyait rayonner chaque nuit. Elle le suivait de loin.
Il mit de la suie dans ses cheveux de cuivre, leur rendant ainsi leur couleur initiale. Passant près d'un figuier, de fines mains en écartèrent les branches de l'intérieur. On l’appela.
Il réveilla alors l'homme qui dormait en lui, comprenant que Braise était devenue femme.
Comme il criait sa joie un peu fort :
« - Fais-toi discret ! Nous ne sommes pas seul...
- Tu as invité du monde ? lança-t-il malicieux.
- Plus bas il y a les lumières d’un campement militaire. On ne doit pas nous entendre. »
Cette nuit-là ils se prirent et se burent dans les branches du figuier, d'une manière aussi silencieuse qu'acrobatique. Et les gardes faisant leur ronde n'y virent que du feu.
Il ouvrit des figues dont il frotta la chair sur la peau de Braise, parfumant leurs baisers et décorant le corps de celle qu'il aimait.
« - Tu es le dieu du printemps !, dit-elle en riant.
- Et toi un fruit magnifique, rugit-il en lui mordant la nuque.
- C'est toi l'arbre qui m'a faite fruit.
- C'est toi l'inspiration qui m'a fait pousser arbre. »
Il massa ces mains qu'il n'avait jamais connues si douces. Elles faisaient vibrer le cuir de sa peau comme un tambourin. Caresse et saveur de l'huile d'olive, odeur et fraîcheur du parmesan. Il s'endormit avec la sensation de leur tiédeur sur son visage.
     Zéphir se sentait plus accompli. Il s'était révélé tour à tour enfant, animal, élément et homme. Il avait compris que les verbes Aimer et Lâcher-prise sont des jumeaux inséparables et qu'on doit chérir le second pour adoucir le premier.
Tout en menant sa barque de vie, il s'endormait avec dans la tête la musique du corps d'une femme changeante, troublante et pleine de vie.
Certaines nuits il sentait une présence se glisser à ses côtés. Quand elle avait le regard noir, il l'écoutait pour apaiser sa tristesse. Lorsqu'elle avait les yeux incandescents, il la prenait dans ses bras, savourant sa chaleur, son sourire, son jus d'amour. Et quand il passait sous un ciel étoilé, la marque lui grattait la main et l'étoile lui rappelait sa présence.
 
L'amour est une danse où se mêlent tous les âges de la vie avec le règne animal.
Prenons garde de ne pas en faire une cage. Car s’il donne des ailes, il doit rester un territoire à la croisée de deux continents, un perchoir où on aime revenir, pour apprendre patiemment l'oiseau à deux.
 
Source de joie,
Souffle d'en bas,
J'entends ta voix...
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